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Jessica Fox, la grande interview

© Sébastien Chaplais / CKM

Jessica Fox l’exigence décontractée
Vice-championne olympique à seulement 18 ans, Jessica Fox incarne cette nouvelle génération de pagayeuses décomplexées et touchent à tout. Cette saison, tout ou presque lui a réussi, entre victoire en Coupe du monde, titres mondiaux chez les jeunes et sacre mondial en C1, elle revient pour nous sur son année 2013, sa médaille olympique, son désir intense de réussir en canoë comme en kayak, mais aussi sur l’influence de ses parents. La fille de Richard Fox, quintuple champion du monde de kayak slalom et de Myriam Jérusalmy-Fox, médaillée de bronze aux Jeux olympiques d’Atlanta s’est forgée un nom, son nom dans le gratin du slalom mondial. A maintenant 19 ans, la petite fille de Marseille qui a grandi en Australie nous parle de ses rêves de performance et de son quotidien de très haut-niveau. Entretien avec la plus française des Australiennes depuis l’autre bout du monde.

2013 est une belle saison pour toi, championne du monde senior en C1, double vainqueur de la Coupe du monde à Tacen (kayak et C1), vainqueur du général de la Coupe du monde en C1, et double championne du monde moins de 23 ans, quel est ton sentiment en repensant à ces résultats ?
Jessica Fox : « J’avoue qu’au début j’étais un peu déçue, suite aux championnats du monde senior et à ma course de kayak. Après le C1 je n’avais pas de bonnes sensations en kayak et j’étais épuisée mentalement. C’était dur après une grande journée, car je voulais gagner le C1. Je me sentais prête en kayak mais je n’ai pas bien géré cette course. Après cette déception j’ai repensé à mes résultats et je suis super contente. J’ai atteint des objectifs, j’ai gagné ma première médaille en Coupe du monde en kayak et je suis heureuse. Mais il me reste du travail en kayak et pour allier correctement les deux catégories, car je pense qu’on peut le faire, mais il faut trouver le moyen de bien gérer la fatigue, notamment en grand championnat car le programme n’est pas le même qu’en Coupe du monde.
Tu as fait une grosse saison avec beaucoup de courses. Est-ce que tu ressens le besoin de courir beaucoup ?
J.F : « Le but cette année c’était de faire plein de courses parce que je suis jeune, que j’ai beaucoup à apprendre et le seul moyen d’y arriver c’est de s’aligner au départ des courses internationales. En Australie on est éloigné et nos courses internationales sont en février donc on a un grand vide avant la saison en Europe. J’ai donc commencé par la Coupe des Pyrénées à Pau, Foix et Seo, puis j’ai enchainé sur le circuit de Coupe du monde. C’est la première fois que j’ai pu tout faire, car l’an dernier il y avait les Jeux olympiques. C’était l’occasion de faire les deux catégories aussi et de marquer des points.
Il y a un bémol dans cette année, c’est ton élimination en demi-finale des mondiaux senior en kayak, comment l’expliques-tu ?
J.F : « C’est dur à expliquer, je ne suis pas sûre d’avoir la réponse. J’avais de bonnes sensations à l’entraînement sur ce bassin de Prague. Une semaine avant les mondiaux j’étais malade donc je n’ai pas pu naviguer, mais sur l’eau après ça allait bien. Mais deux jours avant la course je me suis refait mal au dos, c’est une blessure récurrente depuis 2011 et cela m’a stressé. Mais en C1 tout a bien marché et je me sentais bien pour le kayak. A mon avis l’explication vient surtout de la fatigue mentale, j’ai eu du mal à me relancer après avoir surmonter cette grande montagne que représentait le titre mondial en C1. Le C1 je voulais le gagner et la victoire m’a soulagé, c’était génial. L’échec en kayak vient peut-être du fait que je n’ai pas réussi à me recentrer sur le kayak dans la foulée. Le parcours était aussi difficile et j’ai touché deux fois, ce qui m’a complètement écarté de la finale.

© Sébastien Chaplais / CKM

Jessica Fox finale C1 dame (©Sébastien Chaplais / CKM)

Est-ce du côté de la régularité dans les manches qu’il faut chercher ta marge de progression ?
J.F : « Oui. Cette année j’ai prouvé que je pouvais faire des finales, que j’étais rapide mais je touche beaucoup et souvent en demi-finale tout va bien alors qu’en finale je m’écroule un peu. Je veux vraiment travailler pour être plus cohérente, passer à zéro et être capable de faire deux très bonnes manches, pour cela ma technique doit évoluer. Il faut être capable de s’adapter rapidement aux parcours, aux bassins différents car chaque semaine tout change.
En 2012 tu as décroché la médaille d’argent aux Jeux olympiques de Londres, est-ce que tu t’attendais à une telle performance ?
J.F : « Non. J’étais sélectionnée et c’était mon objectif, mon rêve, mais je ne savais pas ce que je pouvais faire. Durant les trois premières Coupe du monde, en atteignant les finales j’ai commencé à me dire qu’une finale à Londres serait possible. En arrivant aux J.O, l’objectif c’était de faire de bonnes manches, de bien naviguer et d’être fier de mes courses. En finale je n’avais rien à perdre et terminer 2ème c’était génial. Mais en regardant les résultats on voit tout de même que de grandes championnes se sont ratées.
A Londres, tu as connu une phase de qualification difficile en ratant la première manche de qualification. Tu as dû avoir « un peu » de pression sur la deuxième, est-ce que tu te souviens de ce que tu as ressenti et du discours de tes proches ?
J.F : « J’étais stressée au départ, sur le parcours j’ai touché le fond avec ma pagaie et je suis tombée à l’eau. En esquimautant j’étais choquée, j’avais l’impression de rêver. En sortant de l’eau, ma mère, qui m’entraine, m’a dit « ta deuxième manche c’est une deuxième chance et il faut la saisir ». Je me disais que je pouvais passer, pour cela il fallait sortir une belle manche et malgré le stress cela s’est bien fini.
Ce n’est pas forcément simple de gérer une médaille olympique. Comment as-tu abordé l’engouement que cela suscite ?
J.F : « C’était amusant car en Australie les médias parlaient beaucoup de l’équipe de natation qui, apparemment, n’avait pas gagné assez de médailles. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre et lorsque j’ai remporté la médaille d’argent j’étais super contente, j’avais le sourire et les médias étaient surpris que je me réjouisse de l’argent. Mais cela s’est bien passé avec les sollicitations, c’était une belle expérience qui m’offre plein d’opportunités. J’espère que maintenant le kayak est un peu plus connu en Australie ou au moins qu’on ne le confond plus avec l’aviron.
Avais-tu des appréhensions au moment de lancer ta saison 2013 après ta médaille à Londres ?
J.F : « On dit souvent que l’année post-olympique est dure pour les médaillés car ils sont très attendus et j’en étais consciente. Mais je n’avais que 18 ans et même si cette médaille m’a prouvé que j’étais capable de rivaliser avec les meilleures, je sais aussi qu’il me reste beaucoup à apprendre.  Il y avait une forme de pression mais cela m’a poussé à bien m’entraîner, à bien préparer les courses pour confirmer et continuer à prendre de l’expérience.
Tu cours à la fois en canoë et en kayak, pourquoi et que recherches-tu en doublant ?
J.F : « Depuis 2009 je fais du C1 en compétition car c’est entrée au programme des mondiaux et en Australie les filles juniors ont commencé à en faire dans la perspective d’une inscription au programme olympique. Cela m’aide beaucoup en kayak, car en canoë on est plus grande, on a plus d’accroche et on ressent les mouvements d’eau différemment. Je peux utiliser ça pour m’adapter et transférer quelques techniques, ce qui est intéressant, j’y crois vraiment. Toutes les filles australiennes, en kayak junior, quand elles sont à l’aise, débutent en C1 aussi. C’est l’avenir, celles qui doublent pourront en tirer profit en kayak.
En C1 tu écrases la concurrence, qu’est ce qui te permet de faire autant la différence ?
J.F : « Je pense que j’ai de bonnes sensations en C1, une bonne technique et je n’hésite pas à changer de bordé. C’est une grande différence avec les autres filles car on n’est pas nombreuse à le faire, et celles qui ont commencé à changer de bordé, on voit qu’elles s’améliorent et sont plus rapides, car elles peuvent bien gérer les parcours difficiles, en terme de force et de coordination. J’ai aussi une pagaie plus petite que la moyenne des filles, c’est moins dur d’être en débordé et cela tire moins sur les épaules. Mais surtout je m’amuse et je ne me prend pas toujours au sérieux.
On sait maintenant que le C1 dame ne sera pas au programme des Jeux olympiques de Rio en 2016, qu’en penses-tu ?
J.F : « Le fait d’être olympique était une belle perspective mais cette décision je la vois comme une gifle pour toutes les filles de la discipline. Je suis très déçue que la FIC n’assume pas ses choix et ne nous ait pas consulté avant de prendre cette décision. J’ai l’impression d’avoir été trompée car j’ai ardemment défendu notre discipline avec la fédération australienne, le comité olympique australien et le gouvernement pour les Jeux de Rio. Pour toutes les filles qui pratiquent le C1 c’est très dur. En plus, la plupart ne sont pas intégrées aux équipes nationales, elles n’ont pas d’aides, pas d’entraîneurs, c’est donc très difficile à encaisser comme décision.

Jessica Fox après sa médaille à Londres avec sa maman © Raphaël Thiebaut / CKM

Jessica Fox après sa médaille à Londres avec sa maman
© Raphaël Thiebaut / CKM

Qu’est ce qui te motive quand tu es en compétition ?
J.F : « Je cherche le meilleur de moi-même, les limites de mon potentiel. Je suis à la recherche de cette manche parfaite : avec des stops géniaux, des belles vagues, et ce sentiment d’accomplissement. J’adore l’eau-vive et la course, car je suis très compétitrice. J’aime beaucoup aussi découvrir de nouvelles rivières, voyager, et rencontrer les autres athlètes. C’est un tout, on forme comme une famille quand on est tous en compétition.
Tu es née en France, à Marseille, mais tu vis en Australie depuis l’âge de 4 ans. On te connait assez peu finalement. Quel est le quotidien de Jessica Fox en dehors du kayak et hors compétition ?
J.F : « J’étais inscrite à l’Université de Sydney l’an dernier en filière média, mais j’habite à 1h30 de l’université à Penrith, donc c’était très dur de faire les aller-retour entre les cours et l’entrainement. Depuis cette année je fais donc mes études en sciences sociales, psychologie et médias par correspondance. C’est compliqué de gérer les études, car durant la saison internationale on est en pleine période de cours en Australie (nos grandes vacances sont en janvier et février).
Tu es entraînée par ta maman, Myriam Fox-Jérusalmy, est-ce compliqué ?
J.F : « Non ça se passe bien. Pour moi c’est naturel car depuis que je suis petite c’est elle qui m’apprend le kayak et qui m’entraine. En fait, au début elle entraînait l’équipe d’Australie et elle s’occupait de moi le week-end et depuis mes 15 ans j’ai intégré le système australien et je fais partie du groupe dont elle a la charge. Je ne suis pas seule avec elle, on travaille au sein d’un groupe cela facilite les échanges.

Jessica Fox (Crédit photo : Raphaël Thiebaut / CKM)

Jessica Fox (Crédit photo : Raphaël Thiebaut / CKM)

Tu es la fille d’un quintuple champion du monde de kayak slalom, Richard Fox et d’une médaillée olympique, le raccourci des prédispositions est facile, qu’en penses-tu ?
J.F : « Au début on emmenait les kayaks partout, notamment en vacances et ça m’énervait un peu. Je disais à mes parents que c’était leur sport, je voulais faire de la natation ou de la gymnastique. En 2005, je me suis cassée le bras et pour la rééducation mon kiné m’a dit de faire du kayak. J’ai vraiment commencé à ce moment là, ça me plaisait, je me suis fait des copines, j’aimais l’eau-vive. Mais je savais qu’au moment de commencer les compétitions, au niveau international on allait dire « c’est la fille des Fox ! ». Je navigue pour moi, pas pour ma famille ou mes parents. J’essaie d’apprendre de leurs expériences, de leur technique, de leurs victoires et eux sont toujours là lorsque je fais de mauvaises courses pour me soutenir.
Vu de France, on a l’impression que tout a toujours roulé pour toi dans ta progression, que tu n’as pas souffert du syndrome « fille de » qui t’aurait mis une pression supplémentaire. Est-ce le cas où as-tu connu néanmoins des galères, des blocages ?
J.F : « C’était une forme de pression tout de même. Est ce que j’avais le gène ? Est ce que j’allais pouvoir faire aussi bien ? Lors de mes premiers mondiaux juniors à Foix, j’entendais le speaker au départ qui énumérait le palmarès de mes parents et qui disait « peut-elle faire comme ses parents… », c’était un peu dur. Mais quand j’ai gagné les championnats du monde juniors je me suis dit que je tenais mon résultat, je n’étais plus la fille de, j’étais Jessica Fox, championne du monde junior et ce résultat on ne pourrait pas me l’enlever. D’autant qu’ils n’ont jamais gagné en junior !
Ta maman t’entraîne, mais quelle est l’influence de ton père sur ta façon de naviguer et ton approche de la discipline ?
J.F : « Je fais quelques séances avec mon père, le week-end ça lui plait de naviguer donc on peut faire des séances tout les deux. Mais sa technique date un peu ! Ceci dit la technique des garçons aujourd’hui ce sont les stops têtes, raser les fiches pour aller vite et il faut savoir faire ces stops que moi j’appelle « vintage » qui fonctionnent et cela m’aide de savoir le faire. Au-delà de ça, cette saison c’est lui qui est venu avec moi en Europe pour la Coupe des Pyrénées durant trois semaines et c’était sympa. En fait ils ont tout les deux une approche différente donc cela fait du bien de côtoyer les techniques françaises et britanniques.
Coté entraînement, quelles sont tes séances types, combien de fois par semaine ? As-tu l’impression de t’entraîner beaucoup par rapport aux autres filles ?
J.F : « Je fais à peu près cinq séances d’eau-vive axées sur la technique, deux séances sur le plat pour travailler l’endurance et le physique ainsi qu’une séance de course en ligne. En dehors du bateau, je fais trois séances de musculation pour travailler ma puissance et deux ou trois footings ou séance de natation. Je m’entraine deux fois par jours en fait, ce n’est pas énorme, mais je ne sais pas ce que font les autres filles en Europe. Je fais quand même attention à cause de mes douleurs au niveau du dos, et le bassin de Sydney est dur physiquement, donc il faut faire attention.
As-tu l’impression que l’entraînement est abordé différemment en France ?
J.F : « Je ne sais pas trop comment s’entraîne les Françaises. Peut-être qu’en Europe on fait plus d’eau-vive car il y a plus de bassins et de rivières. Chez nous c’est assez limité, c’est aussi pour cela que je fais beaucoup de course durant la saison pour acquérir de l’expérience.
Quels sont les meilleurs conseils que tes parents t’aient donné dans le sport ?
J.F : « Je crois que c’est d’essayer de naviguer de mon mieux sans penser aux autres. Quand je suis au départ, de penser à ma course, mon niveau, à ce que je suis capable de faire et de naviguer le mieux possible.
Ta soeur, Noémie, fait aussi du kayak, est-ce que cela challenge déjà entre-vous? Ne souffre-t-elle pas un peu de ta réussite si rapide ?
J.F : « Elle, la pauvre, ce sera encore plus dur… Elle gère bien pour l’instant, elle navigue bien. Maintenant elle est plus motivée, elle court en C1 et en kayak et elle a une belle marge de progression, on va bientôt pouvoir se confronter. Elle fait partie d’un groupe junior et on fait quelques séances ensemble comme elle a participé aux mondiaux juniors.
Durant la saison en Europe, tu fais escale à Marseille, où tu es née. Quel est ton attachement à la France ?
J.F : « La France c’est avant tout ma famille, que j’essaie de voir tout les ans, mais je ne peux pas rester très longtemps, car il n’y a pas d’eau-vive pour s’entraîner à Marseille. S’il y avait un bassin j’y passerai beaucoup plus de temps ! J’aime beaucoup la France, j’y suis née, j’y ai des amis et je suis licenciée au club de Marseille Mazargues depuis ma naissance. Pour moi c’est important ces racines, j’ai beaucoup de plaisir à venir. J’aimerai aussi beaucoup voir les autres bassins en France, car je ne connais que Bourg Saint Maurice, Foix et Pau mais c’est compliqué car le programme est chargé quand je viens.
Courir sous les couleurs de la France tu y as déjà pensé ?
J.F : « J’ai la triple nationalité : française, anglaise et australienne. Je pourrai courir pour la France ou l’Angleterre, mais là c’est trop tard. Je n’y vois pas d’intérêt non plus. Courir pour l’Australie c’est naturel, car j’y ai grandi, j’ai appris à faire du kayak là-bas, on a créé notre vie en Australie et j’aime cette vie et ce pays.
Lorsqu’à 19 ans comme toi on a presque tout gagner, qu’est ce qui te fait encore rêver ?
J.F : « Les Jeux olympiques ! C’est ça qui me motive et qui me fait rêver. C’est dur dans notre sport car il n’y a qu’une fille par pays, c’est donc difficile de décrocher son billet. Ensuite faire le C1 et le kayak c’est un beau challenge pour moi, ça me motive de voir si je peux devenir championne du monde dans les deux catégories, et ainsi être la première femme à le faire. Je suis quand même jeune, si je n’avais plus l’envie ce serait triste.
Comment vois-tu l’avenir, sportif et professionnel ?
J.F : « Comme sportive, même si on fait de notre mieux, tout peux aller très vite, et les blessures sont toujours un risque. Mais j’aimerai aller aux Jeux olympiques de Rio, devenir championne du monde en kayak. A plus court terme, l’an prochain on a les championnats du monde juniors et moins de 23 ans à Penrith donc c’est un objectif car on va courir à domicile. Professionnellement, je ne sais pas trop encore. L’an prochain, avec le comité olympique australien, j’ai un nouveau rôle car je suis ambassadrice pour les Jeux olympiques de la Jeunesse à Nanjing (Chine). Je vais accompagner l’équipe des jeunes, c’est une nouvelle opportunité. »

Propos recueillis par Mélanie Chanvillard

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