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Yves Prigent, la grande interview

En 2015, Yves Prigent est devenu à 22 ans champion du monde de slalom par équipe en C2. Concrétisation d’une jeune carrière déjà bien remplie, pour ce Breton issu d’une des plus grandes familles du Canoë-Kayak français. Egalement au top niveau en K1, nous avons rencontré cet athlète incontournable et très populaire dans le milieu.

Né(e) le: 30 août 1993
Club : Cesson Rennes Canoe Kayak (Bretagne)
Taille : 1.82m
Poids: 68 Kg

CKM: 2015 a été une grande année pour toi, avec ta première sélection en équipe de France Senior (en C2 avec Loic Kervella), un podium à domicile en coupe du monde, et un titre de champion du monde par équipe, comment as-tu vécu cette saison?

« La coupe du monde de Pau, un rêve qui se réalise ! »

Yves Prigent: En effet cette saison 2015 a été très riche.
Je pense en premier à la Coupe du Monde de Pau, qui j’en suis sûr restera un grand moment de notre aventure en C2 avec Loïc. On adore ce bassin, on le connaît par cœur. Il correspond à notre navigation. Et là, tous les ingrédients étaient réunis. Monter sur le podium lors d’une Finale de Coupe du Monde, en France, devant ses amis, sa famille, c’est juste génial. Alors quand on ajoute à cela un public français chaud bouillant, un speaker très énergique, une organisation du tonnerre et le soleil, ça devient magique. C’est un rêve qui se réalise. Sur le podium j’ai repensé au chemin parcouru depuis nos premiers coups de pagaie, et à toutes les personnes qui nous ont aidées.

« Un titre de champions du monde, beaucoup d’émotions »

Bien sûr il y a eu les championnats du monde de Londres. La déception de la course individuelle n’a pas été facile à vivre. Puis, il y a eu la belle revanche sur la course par équipe ! Il faut dire que quand tu prends le départ aux côtés de Picco/Biso et Klauss/Péché, tu sais que tu es là pour rien d’autre que la gagne. Finalement on a pris un plaisir incroyable sur cette manche. C’était très fluide, presque inattendue. Tout s’est enchainé facilement et pourtant, faire passer 6 gars dans 23 portes c’est parfois le bordel, surtout à Londres. Bref, on a mis près de 7 secondes aux allemands et aux anglais. Un premier titre de Champion du Monde pour nous, partagé avec de grands champions. De très belles émotions, d’autant plus que de nombreux supporters avaient fait le déplacement. C’était vraiment incroyable de sentir ce soutient, et pour l’anecdote, Matthieu (Peche) n’a pas pu rester avec nous pour le podium, il est rentré en vitesse en France pour la naissance de sa fille !

Au-delà de ces deux très bons souvenirs, il ne faut pas oublier que le début de notre saison a été très laborieux. Pour être honnête ça n’a pas été facile à vivre. Je me suis blessé peu avant les Championnats d’Europe de Leipzig et nous sommes passés à côté de notre course. Ensuite, nous avons pris le départ de beaucoup de manches en Coupe du Monde en peu de temps, et les résultats n’étaient pas ceux espérés. Chez les « grands », la concurrence est bien présente. Mine de rien, nous sommes doucement montés en puissance, de Prague jusqu’à Séo, en passant par Cracovie et Mikulas. Je crois que c’est le temps passé ensemble dans le bateau et la répétition des courses qui nous a permis d’élever progressivement notre niveau. Nous avons fait un gros travail avec notre entraîneur Thierry Saïdi. Les échecs répétés permettent de construire les victoires. Et je crois qu’il est indispensable de comprendre ça quand on rentre dans le circuit international senior. Ça prend du temps, Il y a des hauts et des bas, mais il faut rester patient et motivés. Nous avons finalement réussi à décrocher une médaille en Août, après  4 mois de tournée (stage longue durée parcourant différents bassin, ndlr).

 

CKM: Tu mènes aujourd’hui un double projet entre K1 et C2, pourquoi avoir mis de côté le C1 où tu es également très performant? Qu’est-ce qui a déterminé les priorités ?

« A l’origine, je suis un kayakiste »

Y.P. : Ce qu’il faut retenir, c’est qu’à l’origine, je suis un kayakiste. Comme Loïc, j’ai fait mes premières armes en kayak monoplace. Nous étions d’ailleurs partenaires d’entraînement et concurrents quand nous étions minimes, cadets, et juniors. C’était le « bon temps »… Ensuite nous avons essayé le C2 une première fois sur un régional à Pau en Novembre 2009. Puis nous avons pris le départ des Championnats de France à Bourg St Maurice en juillet 2010 ce qui a marqué le début de notre aventure à 2. La saison suivante, en 2011, nous sommes devenus Vice-Champions d’Europe junior. Tout ça a été très vite aussi parce que la pratique du K1 depuis très jeune a constitué une très bonne formation technique, physique, et stratégique, que nous avons su transférer rapidement en C2.

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Yves en K1 aux piges 2015 – @Matthieu Claudel

Je me rappelle encore des Championnats de France Junior de Metz où on a réussi à s’imposer avec Loïc après ma victoire en K1. C’était un très bon moment. Une belle concrétisation de nos années Cadet-Junior. La sélection au Pôle France de Cesson-Sévigné venait récompenser ces performances et a joué un rôle déterminant.

« Le C2 est devenu le projet n°1,  et Thierry Saïdi a joué un rôle clé»

Petit à petit le C2 est devenu le projet numéro 1, même si je reconnais que j’adore monter en kayak. Loïc de son côté s’est rapidement mis au C1. En ce qui concerne notre aventure en C2. Nous avons gravis les échelons, entre 2011 et 2015. De l’équipe Junior à l’équipe Senior en passant par l’inévitable catégorie -23ans. Nous avons eu la chance d’être très bien entouré depuis le début. Je pense bien sûr à mes parents, à la maman de Loïc. Je pense aussi à nos entraîneurs de clubs quand nous étions jeunes. Puis il y a eu les regroupements C2 à Lannion avec Nicolas LeFriec, Jean Pierre Le Lann, Phillipe Quemerais, Michel Lanchec… La personne qui a joué un rôle clé, c’est Thierry Saïdi. Il nous a apporté une vision indispensable du C2 à Haut Niveau. Il nous a accompagnés depuis notre sélection en Pôle France jusqu’à notre sélection en Senior, 4 années de travail environ. C’est d’ailleurs son frère qui s’occupait de nous en Equipe Junior : Michel Saïdi alias Bibi. Puis il y a eu Eric Biau (Alias Bisu), qui nous a apporté beaucoup au niveau technique en C2 lors de nos années -23ans.

Des très belles années. Rythmées par les entraînements d’un côté, les études de l’autre, et bien sûr les tournées. Entre les stages avec l’Equipe de France, et les stages ligue, il y a de quoi s’occuper !

Aujourd’hui, avec Loïc, nous avons un objectif fort, celui de nous sélectionner aux jeux olympiques. La priorité C2 devient évidente. Le défi un peu sympa à relever pour moi, c’est que le lendemain des sélections, je me présente aux écrits du Concours pour devenir enseignant (Capeps).

 

CKM: Quels sont pour toi les avantages et les inconvénients de cette pratique polyvalente?

« Le transfert d’une embarcation à l’autre est bénéfique ! »

Y.P. : Quand on rentre de tournée C2, il faut dire que le repos n’est pas long. Je prends mon K1 et je monte tout de suite sur l’eau. L’avantage, c’est que je ne me lasse jamais de naviguer puisque je change régulièrement de support. Je suis toujours motivé à changer, j’adore les deux embarcations.

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Piges 2015 en C2 @Matthieu Claudel

Je pense que le C2 m’a beaucoup apporté en K1 et réciproquement. Que ce soit physiquement ou techniquement. Même si la position dans le bateau et la façon de pagayer ne sont pas les mêmes, il y a beaucoup à apprendre. Les habiletés que l’on développe sont complémentaires, et savoir faire les deux est un luxe. Le transfert d’une embarcation à l’autre est bénéfique.
Je pense que mon aventure en C2 avec Loïc a participé à ma construction en tant qu’homme. Cela a été très formateur. Il faut savoir prendre du recul quand sur l’eau ça ne va pas. Le respect mutuel est très important, et pratiquer le C2 à Haut Niveau est complexe car les deux équipiers doivent faire leurs études à proximité. La vie de famille et la vie privé peut rendre le quotidien d’entraînement fragile, c’est pour ça que la stabilité est un atout quand on se lance dans des objectifs communs.

L’inconvénient de doubler c’est l’accumulation des manches lors des compétitions. Plus de temps d’analyse, plus de départs, moins de récupération. C’est pour ça que j’ai priorisé le C2 et tiré un trait sur les sélections olympiques en K1 cette année. En revanche je prendrai le départ des N1 (coupe de France) en monoplace.

 

CKM: Tu as donc décidé de faire l’impasse sur les piges K1H cette année, pour ta dernière année de -23 ans, pas de regrets?

«Si je représente la France un jour en K1 ça sera en Senior! »

Y.P. : C’est vrai que l’an passé je me suis questionné. Mais en réalité, avec Loïc, on a représenté la France dans la catégorie U23 depuis 2012. Ce sont de belles années de travail, récompensées à chaque fois par des sélections en Equipe de France, et parfois par des podiums internationaux. On a vécu des supers moments avec les potes de l’équipe et le staff à droite à gauche en Europe et même aux USA ou en Australie. Il n’y a pas de regret à avoir. Si je représente la France un jour en K1, ce sera dans la Catégorie Senior !

 

CKM: Il y a tout type d’équipages en C2, des frères, des amis, des équipages de longue date, des associations d’individualités fortes etc… Comment sont tes relations avec ton équipier Loic Kervella, qu’est-ce qui fait votre force?

Y.P. : Nos relations sont très bonnes. Ce qui fait notre force? On est potes, on l’a toujours été. On a vécu beaucoup de choses ensemble, et on a beaucoup de souvenirs communs. Quand on est à l’entraînement et qu’on bosse, on sait rester sérieux, et ça nous arrive de nous prendre la tête de temps en temps. Mais il n’y a pas une journée sans qu’on rigole, sans qu’on éclate de rire. Pour en avoir la preuve il faudra demander à nos partenaires d’entraînement… on doit les épuiser parfois ! (Après vérifications auprès de ces derniers, c’est effectivement vrai! ndlr).

 

CKM: Tu es issu d’une grande famille de kayakistes, tes parents étaient des champions, ta petite sœur est championne olympique de la jeunesse… A quoi ressemble la vie famille chez les Prigent?

Y.P. : C’est vrai que j’ai été dans le bain très tôt. C’est sans aucun doute ce qui m’a amené vers le haut niveau. Mes parents travaillent tous les deux dans le milieu. C’est un + car de cette façon je passe beaucoup de temps avec eux. Avec Camille on s’entraîne au même endroit, au Pôle France de Cesson. C’est très appréciable.

Ça nous arrive de débrancher le « mode kayak » de temps à autres, en repas de famille, ou en vacances, mais c’est rare..!

 

CKM: Il y a une cohésion de groupe et une dynamique incroyable en Bretagne, que représente ta région pour toi?

Y.P. : C’est un soutien énorme. La dynamique que nous avons est en place grâce au travail énorme que font les clubs, les élus et les professionnels : les CTR notamment. Je pense que cette émulation tire tout le monde vers le haut. Les grands font rêver les jeunes, qui à leur tour deviendront grands. Ce qui est important, c’est de rester au contact des jeunes pagayeurs justement. Etre présent sur les compétitions locales, transmettre notre vécu et notre expérience en bateau. C’est indispensable.

J’essaye de m’investir un maximum au club, car ça me plaît, j’aime encadrer, et j’adore l’esprit du travail de groupe. Les entraînements, les stages, les France en Juillet etc… Je ne pourrais jamais me passer de ça. Je n’oublie pas non plus que c’est de là que je viens.

 

CKM: Quel regarde portes-tu sur ton parcours de tes débuts jusqu’ici?

« Je suis fier de mon parcours »

Y.P. : Je suis fier de mon parcours. Et je suis reconnaissant envers toutes les personnes qui m’ont aidé.

J’ai parcouru beaucoup de chemin depuis mes premiers coups de pagaie. Et c’est loin d’être terminé. Je suis confiant pour l’avenir et je suis déterminé. Je pense que le milieu du Canoë-Kayak est un milieu sain, j’aime beaucoup la famille du Kayak et le temps passé au bord des bassins. J’aime aussi les valeurs associées, elles constituent une très bonne éducation.

 

CKM: On arrive aujourd’hui à un tournant, avec les sélections olympiques, mais pour la suite, à long terme, quelles vont être tes objectifs? 

« J’aime m’entrainer, j’aime la compétition »

Y.P. : En réalité il est difficile de se projeter à long terme puisque nous ne connaissons pas encore l’avenir de la catégorie C2. Mais mes objectifs sont plutôt simples : continuer à gravir les échelons, monter le plus haut possible, en C2, et aussi en K1. Je ne me fixe pas de limite. J’aime m’entraîner, et j’aime la compétition. J’ai en tête les Championnats du monde 2017 à Pau. Et puis bien sûr je pense à Tokyo. Je reste modeste, je sais qu’il va falloir fournir beaucoup de travail pour atteindre le meilleur niveau français, puis le meilleur niveau mondial. Que ce soit en C2 ou en K1, cela demande du temps, de l’investissement. Mais au-delà de ces objectifs ambitieux, le plus important selon moi c’est le plaisir de naviguer. Retrouver les potes à l’entraînement, partager des bons moments, c’est essentiel.

A côté de ça il faut assurer au niveau universitaire/professionnel pour financer le matériel, les déplacements etc… C’est un double projet difficile. Mais je compte mettre toutes les chances de mon côté pour réussir également au niveau professionnel.

 

CKM: Tes premiers coups de pagaies?

« Mes parents m’ont posé dans un kayak vers 4-5 ans»

Y.P. : Je pense que mes parents m’ont posé dans un kayak vers l’âge de 4-5 ans et m’ont mis une pagaie dans les mains. J’ai dû faire deux trois tours sur l’eau avec eux à cet âge-là. A 6 ans je suis tombé dans l’eau lors d’une compétition organisée à Servon/Vilaine. C’était mon premier bain en eau froide. Heureusement mon cousin (Mathieu Ducouret) qui était sur l’eau m’a repêché.

 

CKM: Ta plus grosse boite/peur? 

Y.P. : Je pense que c’était il y a environ un an. On arrive à Pau avec Loïc en mars à un mois des Championnats de France Elite. Première séance, premier quart, on passe la dernière porte du tracé, puis on tente de s’arrêter rive droite, mais on est beaucoup trop bas et complètement en travers. Avec la vitesse on vient fracasser le bateau contre le rocher de droite avant le virage. Mes calages en carbone se décollent sur le coup, on nage. Loïc essaie de sauver le bateau, de mon côté j’ai plus d’air, je suis hors sujet et j’essaie de rejoindre le bord à la nage. Un petit moment Nutella…
Sinon début juin 2015 à Londres, lors de la dernière séance d’un stage de préparation aux mondiaux, on a passé la dernière chute à l’envers avec Loïc. Je me suis éclaté le nez sur un rapid’ bloc et ouvert la mâchoire. Du coup j’en ai profité pour visiter l’hôpital du coin avant de prendre l’avion pour la Coupe du Monde de Prague.

 

CKM: Ta rivière préférée?

Y.P. : La vilaine ! Nan je plaisante. Réellement je ne sais pas. J’aime bien naviguer sur l’Ellé quand il y a 2m80 (à l’échelle de LogeCoucou). J’aime bien l’Isère aussi, c’est là-bas que j’ai obtenu mon premier ticket pour représenter la France à l’international. Cette rivière est sacrée et chaque nav’ là-bas est unique.
Sinon j’aime bien aller du côté de Quiberon sur la côte sud bretonne pour surfer en bateau de Slalom (oui je sais ce n’est pas une rivière). On s’y prend des bonnes roustes ça remet les idées en place.

 

CKM: Ton meilleur souvenir de kayakiste? 
Y.P. :
Cette question est très difficile. La Coupe du Monde de Pau je pense. Même si j’ai des milliers de bons souvenirs sur l’eau.

 

CKM: Un objet porte-bonheur? Un lycra que tu portes pendant les compet’ importante etc.. ? 

Y.P. : Ma Dacia Sandero Stepway

 

CKM: Ton modèle sportif (hors kayak)?

Y.P. : Je suis très impressionné par le palmarès et la personnalité de Teddy Riner

 

CKM: Ton modèle dans le kayak?

Y.P. : J’aime l’état d’esprit et la classe de Vavra Hradilek.

 

CKM: Un message à faire passer aux lecteurs ? 

« Prenez conscience que nous pratiquons le plus beau sport du monde ! »

Y.P. : Éclatez-vous sur l’eau. Ne vous fixez aucune limite. Prenez conscience que nous pratiquons le plus beau sport du monde.

 

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