Interview – Avenir du Canoë-Kayak : à la croisée des eaux

Interview : Richard Fox x Coran Addison sur l’avenir de notre sport

Lorsque deux ambassadeurs de notre sport se rencontrent, ça vaut forcement le coup d’œil. En plein dans le drop du slalom extrême olympique, les deux passionnés slaloment la rivière des possibles. L’un fervent défenseur du « daily kayak » , l’autre bien au courant des enjeux de développement,  les deux tourner vers l’avenir du sport.

Lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois, le premier est l’un des pionniers du kayak freestyle et nouveau designer chez Perception. Le second est triple champion du monde de slalom et affilié à la marque pour développer le Reflex 2. Un polyéthylène, grand frère d’un certain « Fox » véritable révolution dans les années 90. Immédiatement un lien se créer entre les deux passionnés, tous deux obsédés à l’idée de développer leur sport. Déjà à ce moment, chacun se taquine. L’un prône un bolide carbone, l’autre un kayak tout terrain à la manœuvre sans égal. Trop court ou trop long, trop volumineux ou pas assez.. Un peu comme si Candide Thovex et Alexis Pinturault échangeaient leur skis le temps d’une journée. Ici ce n’est pas la taille qui compte. Ici ce qui importe, c’est l’avenir du sport.

Le slalom

La dernière fois qu’on s’est vu on assistait aux balbutiements du freestyle, alors que le slalom était une discipline établit dotée de très peu de similarités avec ce que le kayak est devenu. Les pagayeurs qui participaient à une épreuve freestyle utilisaient le même bateau le lendemain pour faire une rivière. En slalom c’est différent, mais ce n’était pas toujours comme ça. Parles-moi des racines du slalom. Comment le slalom est-il né?

Eh bien, il y a beaucoup d’histoires qui circulent en ce moment sur les réseaux. Les choses ont commencé en Europe juste avant la 2ème guerre mondiale avec des pionniers à coup sûr. Il s’agissait d’abord et avant tout d’un test d’habileté à manœuvrer des embarcations pliantes et sans gilets de sauvetage ni casques. La fibre de verre a fait une énorme différence et les choses sont devenues plus organisées au cours des années 1950 et 1960. Les conceptions des bateaux et les règles ont évolué et il y a eu de sacrés évolutions. Les Jeux olympiques de Munich à Augsbourg en 1972 valent vraiment le coup d’œil. Imaginez courir sur ce parcours artificiel serré et bondissant dans un bateau de 4 mètres que vous ne pouviez pas plonger sous les piquets.

Richard Fox à Augsbourg en 1985

Bien que le slalom ait connu une révolution fantastique et passionnante au cours des dix dernières années, c’est une discipline qui reste éloignée d’une pratique hédoniste au quotidien. Les bateaux de slalom ressemblent à peine aux kayaks utilisés par les pagayeurs quotidiens. La participation au slalom est également en baisse. Penses-tu que l’écart entre l’équipement de kayak de tous les jours et l’équipement de slalom joue un rôle dans cette baisse?

Je pense qu’il y a de nombreuses raisons à cette atteinte à la participation et je n’attribuerais pas nécessairement cela au type de bateau. Aujourd’hui, la COVID-19 s’avère être un obstacle important pour l’avenir, et je pense que certains ne reviendront jamais à la compétition. Certaines des forces en jeu sont économiques, d’autres sont liés à la spécialisation et la professionnalisation. L’écart entre les nantis et les démunis fait la différence. Comme l’accès à un encadrement de haut niveau, ou à un espace adéquat d’entraînement quotidien ou encore une capacité de voyager presque en permanence pour l’entraînement et la compétition. A terme on assiste à une scission. Les meilleurs s’améliorent et deviennent hors de portée. Le sport doit se réinventer aux niveaux inférieurs, la première bataille se joue donc sur l’accès au sport. Ainsi, la spécification du bateau est une question fondamentale à considérer.

Des bateaux qui racourcissent

Dans les 3 années qui ont suivi le passage à 350cm, tous les slalomeurs étaient converti. Penses-tu que les athlètes utiliseraient des bateaux plus courts si il n’y avait pas de limite ?

C’est une bonne question. Je suis sûr que certains athlètes prendraient plus court. Ils sont fatigués de racler leur pointe contre les berges de bétons….. Mais plus court de combien ? Je ne sais pas. Ca dépend des bassins et parcours tracés. Vitesse contre manœuvrabilité, la réflexion a toujours fait partie de l’équation. Quand je m’assois dans mon slalom ou que je le vois de profil sur une voiture, je me demande parfois à quoi ça sert. Toute cette longueur, est-ce que cela aide? Quand je vois des pagayeurs plus jeunes dans un bateau de 350 cm, cela semble certainement trop long.

Slalom Extrême

Le « slalom extrême » fera son entrée aux Jeux de Paris 2024. Bien que le surnom « extrême » soit ridicule, car ces courses prendront part sur de la classe 3 (elles sont généralement connues sous le nom de Boater-Cross), il me semble qu’il est clair que la FIC essaie de faire quelque chose pour rester pertinente au kayak d’eau vive dans son ensemble.

Mon interprétation du nom est qu’il s’agit d’une version extrême du slalom plutôt que du slalom en eaux vives extrêmes. Je pense que c’est comme ça qu’on attire l’attention des chaînes olympiques, des médias et du public. Cependant je ne pense pas que ce soit une grosse affaire, pour un téléspectateur qui pourrait facilement s’identifier à ce nom. Il y a des choses plus importantes à comprendre ! Il y a beaucoup d’anomalies dans notre sport, comme appeler un événement de kayak 1000m ou de canoë un sprint !

Slalom, Slalom extrême, tous dans le même hiloire

L’ICF a jusqu’à présent décidé que les bateaux à utiliser seront des formes produites en masse. Cependant, les athlètes sont plus susceptibles d’être des pagayeurs de slalom qui, par choix ou obligation, participent à cette épreuve slalom en full contact. Selon vous, quels défis les pagayeurs de slalom devront-ils relever lorsqu’ils tenteront de s’adapter à ces gros bateaux ronds à partir de leurs bateaux de slalom?

Tu as tout dit. En premier lieu, je pense qu’il faut vraiment revoir la forme des bateaux utilisés ! Pour permettre ça, il faut qu’il y ait un marché en place avec des acteurs qui veulent investir dans le développement du design, de la production et de la distribution, afin que le critère de production de masse et donc d’accessibilité soit respecté. On est à l’aune du évolution des formes c’est certain.

Coran Adisson et l’un de ses jouets

Un avenir olympique menacé

Avec les Jeux Olympiques de 2024 à Paris, le slalom est une fois de plus inclus. Mais il n’y a aucune garantie que le slalom sera aux JO Los Angeles 2028. Étant donné que le plus grand segment du marché mondial du kayak se trouve aux États-Unis, ce serait une parodie. Comment pouvons-nous utiliser ce nouveau maillage des mondes du cross et du slalom pour inspirer les jeunes pagayeurs du monde entier à se lancer ? Comment maintenir la pertinence du kayak en général, afin que l’on rejoigne sain et sauf Los Angeles 2028 et plus encore ?

Un lien plus fort doit être établi entre le kayak en eaux vives comme activité et le slalom comme son expression dans l’arène olympique. Ainsi le slalom extrême aidera si les messages sont bien conçus et bien gérés.

Les jeux comme théâtre de réunion

Il semble qu’il soit possible de réunir les mondes du slalom et du kayak en eau vive avec ces événements de slalom extreme qui se tiendront sur les mêmes sites. Puis, j’espère à un moment donné, avec un mélange de slalom et de pagayeurs extrêmes en face à face : un mélange de mondes et d’idées. À votre avis, comment devrions-nous (ICF, divers organismes de gouvernance nationaux et l’industrie du kayak dans son ensemble) concentrer nos efforts pour maximiser les résultats potentiels à long terme de ce nouvel événement?

C’est clairement une excellente occasion de synergie. D’abord, la première étape consiste à avoir un dialogue ouvert et rapide. De nombreux acteurs de l’industrie ont été associés au slalom pendant des décennies et peuvent offrir un point de vue de l’industrie qui a été négligé ou ignoré. De nombreux athlètes ont réussi en freestyle ou en kayak extrême après le slalom. Ils ont aussi une perspective éclairée des différents mondes. Et, bien sûr, les avis des slalomeurs divergents. Certains ont embrassé le slalom extrême, d’autres ont  encore à essayer!

Empereur Fox

Si vous étiez l’empereur Fox, et que vous pouviez ordonner au monde du kayak de faire ce que vous vouliez avec un pouvoir absolu. Que feriez-vous ; pour le sport en général, et/ou le slalom ? Quelle serait votre vision du sport et comment y parvenir (au-delà de ce dont nous avons déjà discuté)?

Premièrement, je ne pense pas que nous devrions avoir un empereur. Plus un collectif d’esprits sages qui dépassent la limite des intérêts individuels ou nationaux. La diversité est une qualité sous-estimée et notre sport est riche en diversité et en possibilités. Je pense que la marque Planet Canoe est sous-vendue. Alors nous devons renforcer la présence et la promotion de toutes les activités de pagayage pour la santé, le bien-être, les loisirs, le tourisme et la compétition d’élite. Qu’ils soient commerciaux ou institutionnels, les partenariats n’existent pas visiblement, et pourtant ils sont essentiels pour notre avenir. Nous sommes des pagayeurs d’abord, Olympiens ensuite, et enfin nous espérons terminer nos jours près de l’eau!

Lien entre le milieu naturel et l’expression olympique

Promouvoir le lien entre notre sport olympique et les milieux naturels est un moyen important de renforcer notre sport. Les sports de pagaie en eau libre dans l’océan ou les cours d’eaux naturels sont sains et accessibles partout dans le monde. Donc cet aspect doit se refléter plus fortement dans les programmes présentés par les fédérations. La même chose peut être dite pour les eaux vives, il y en a plus que nous l’imaginons. Nous avons juste besoin de recadrer et d’être plus diversifié dans notre pensée.

Voici un exemple, et si à Londres nous avions couru à travers la ville devant les bâtiments emblématiques, chaque appel touchant une partie de cette histoire, ou si à Paris nous aurions pu penser à faire de même. De quoi ça aurait l’air ?

Avis de CKM

Très peu performant en slalom et slalom extrême

Avant tout, ce qui nous intéresse nous ici, c’est que ces deux légendes pourraient bien s’être penché il y a déjà 20 ans sur un problème plus que jamais actuel. Comme le dit Coran, le slalom devrait être la représentation du kayak en eau vive. Et finalement, entre le composite, la longueur ou le bassin artificiel, ce parallèle est difficile à faire. C’est d’ailleurs étonnant de voir qu’il n’y a pas plus d’athlètes comme Vavra Hradilek, Mike Dawson ou encore Nouria Newman. Très peu sont capables de performances de haute voltige dans les deux disciplines.

Slalom, ADN profonde de notre sport

D’un autre côté, le slalom fait partie de l’ADN profonde de notre sport. Savoir slalomer à bon escient entre les obstacles pour descendre une rivière. Comme le souligne les deux , cet écart est criant quand on regarde une course actuelle de slalom extrême. On se demande bien pourquoi les meilleurs mondiaux d’un sport utilisent une embarcation si volumineuse, pour franchir des obstacles franchement pas volumineux. C’est cette incohérence et se rendu visuel qui suscite de vives réactions et réflexions de la planète kayak. 

Plus longs et moins volumineux, ou plus courts et en polyéthylène, peu importe mais le débat est juste. Si ça se trouve en 2024, les athlètes courront dans le même bateau pour les deux épreuves ! 

Une évolution possible à laquelle il faut se préparer et dès à présent préparer demain.

Quels seront les premiers appels d’offres adressés au CIO ? Allons-nous évoluer vers un monotype imposé ? 

SOUL Kayak

Cet échange en demeure très contemporain et intéressant. Surtout lorsqu’on quand on sait que Coran Adisson est à l’origine de la marque SOUL kayak, qui sort des codes établis. Plastique ou composite, court, long ou hybride, Soul propose des modèles étonnants qui pourraient bien être les prémices d’une nouvelle révolution / évolution avec comme toile de fond Paris 2024…

Retrouvez l’ensemble du dossier « Les disciplines olympiques du Futur » ainsi que Girls Tripes, Denis Gargaud Chanut (interview) et bien d’autres histoires et aventures dans le CKM 258

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